lundi 12 décembre 2011

Où l'on réalise le côté pratique des gens détestables

Tous les mercredis après-midi depuis un mois, j'ai des cours assez géniaux. Ça s'appelle "Stylistique". On passe quatre heures avec un monsieur très très impressionnant, qui nous récite régulièrement des extraits de romans qui sont rangés dans sa tête. Il aime bien Colette, Tchekhov, Malraux et des tas d'autres. Et pour nous donner des exemples percutants de comment c'est quand c'est bien écrit, il balance, de tête, des bouts d'oeuvres.
L'autre truc qui rend ce 14h-18h assez fabuleux, c'est qu'on est là pour écrire. Et maintenant, en plus de nos productions pendant les cours, on a des rédacs à faire à la maison sur des morceaux de notre vie. Elles doivent contenir, en environ 2000 signes, un évènement qui suscite l'intérêt, de la phrase choc et du personnage haut en couleurs (dans l'idéal). Après on les lit en classe devant les copains, c'est chouette (ou pas).
Lundi dernier, je n'avais rien écrit pour le surlendemain -il ne m'était rien arrivé de transcendant dans la semaine-, alors je commençais à chercher un évènement digne d'être recyclé.
Et puis je suis rentrée chez moi, et je me suis dit que ça pouvait valoir le coup d'attendre le lendemain soir pour rédiger ma rédac'.
Ça a donné ça :

Lundi soir, j'avais du courrier. J'étais contente, ça ne m'arrive jamais. Et puis, sur l’enveloppe, j’ai vu le logo moche avec des petits bonshommes blancs qui lèvent les bras bêtement. J'ai soupiré.

Mardi matin, je me suis levée plus tôt pour aller au « 5e centre de gestion La Chapelle », l'antenne CAF de mon quartier. La salle d'attente était pleine ; heureusement ils sont prévoyants, sa superficie est supérieure à celle de mon appartement. Et puis pour occuper les gens, ils ont mis des petites télés sur lesquelles défilent des pubs : « Les allocations pour le mois de décembre sont versées à partir du 5 décembre ! », ou « Pensez à vous actualiser pour conserver vos droits ! Effectuez votre déclaration trimestrielle sur le site caf.fr !». Le tout avec des images de gens épanouis, de familles unies et d'enfants serrant leur ours en peluche en souriant.
Mon tour est arrivé.

« Bonjour madame. Voilà, j'ai reçu hier ce courrier qui m'informe que je ne remplis plus les conditions pour bénéficier du RSA. Je ne comprends pas très très bien pourquoi.
La dame a pris mon courrier, tapoté sur son clavier, et m'a lancé :
-Non mais y'a pas d'problème hein, vous l'avez toujours votre RSA. J'sais pas c'que c'est qu'ce courrier. Sur l'ordinateur y'a écrit : « Ajournement de la décision avec poursuite du versement du RSA, si contrat CER.
-Et euh... C'est quoi, un contrat CER ?
-Ah bah ça j'sais pas, moi. »

J'ai voulu lui faire comprendre qu'elle ne pouvait pas me laisser dans l'incertitude comme ça. J'ai raconté mon CDD d'été, mon entrée en formation et mes ressources qui baissent chaque mois depuis que j'ai déclaré tout ça.
La vieille harpie m'a regardée par dessus ses lunettes et a aboyé :

«Non mais vous la payez vous-même votre formation ? Non ? Bon ben alors y'a pas d'raison pour qu'on vous donne de l'argent en plus ! Non mais vous croyez quoi là ? Le RSA ça tombe pas du ciel ! Faut le mériter ! Faut faire des démarches ! »

Je l'ai regardée, les bras ballants. J'ai voulu lui expliquer que cette formation pouvait être assimilée à une « démarche » de ma part. Et que c'est bien de continuer à s'alimenter et à payer son électricité quand on fait une formation, aussi.

Elle m’a demandé de partir.

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